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Abdul, ce premier Almamy du Fouta Toro

Les idéologues de la révolution du Fouta Toro ont mis trente ans à mûrir leur plan, avant de le mettre en exécution en 1776. Thierno Souleymane Ball en était l’un des principaux artisans. Ball perdit la vie très tôt, non sans avoir consacré la fin du tribut communément appelé « Muudo Horma ».

Les principaux acteurs, des lauréats de l’université de Piir (Kayor sénégalais), avaient mis au point un modèle d’état qui, aujourdhui encore, fait des émules. Définition de profil du leader suprême (Chef de l’Etat), ce dernier étant élu au suffrage universel indirect, déclaration de revenus, cour suprême ayant pouvoir d’intrôniser (et de détrôner, en cas de besoin) le leader.

Abdul Qadir Kane accepta, après moult tractations et intrigues, de servir comme premier Chef d’Etat (Almamy). Son règne dura trente ans, ce qui, combiné aux trente années de gestation de l’empire, suscita la célèbre phrase : « capan∂e tati too, ko ina fewjana en fiyande, capan∂e tati gaa, ko ina bonnana en fayande ». Rigoriste et intrangisant pour une stricte application de la loi, Abdoul était certes populaire auprès du menu peuple dont il traitait les affaires à chaque fois qu’il était saisi. Il suscitait moins d’enthousiasme auprès de certains grands électeurs (Jaagor∂e) et proches conseillers, à qui il reprochait en retour, laxisme et favoritisme.

Abolitionniste de première heure, Abdoul était aussi un grand homme d’état qui avait pris très au sérieux son serment de défenseur des intérêts du peuple, quitte à y perdre sa liberté, voire sa vie. Par des batailles, parfois par des accords, il a protégé le Fouta contre tous ses voisins : guerre contre l’émir du Trarza, alliance avec celui du Brakna, hostilités et paix avec le Walo, le Xaso, le Bundu, le Guidimakha et même le puissant Kaarta.

Galvanisé par sa victoire sur l’emir du Trarza Ely El Kowri et par sa subséquente domination sur le Walo, l’Almamy s’est attaqué au roi du Kayor. Il y avait cependant subi, à sa vingtième année de règne, une sanglante défaite à Bungowi, où il avait été détenu pendant 2 ou 3 ans (les sources divergent). S’il eut sa vie sauve des griffes du damel Amari Ngone Ndella (qui lui fit même l’honneur de le faire escorter jusqu’à son domicile), il avait tout de même perdu une partie de son aura.

Le désartre de Bongowi n’avait pourtant pas affaibli son ardeur à défendre les intérêts de son peuple, y compris face à l’administration coloniale. Saint-Louis n’en pouvait plus de son obstination à lutter contre la traite négrière de ses correligionnaires, même lorsque celle-ci est pratiquée en dehors de son territoire, comme il l’avait clairement exigé dans ses correspondances officielles. Il s’opposait à la vente de toute personne récitant un verset du Coran, quelque soit son origine. Hors, la navigation par le fleuve Sénégal étant la principale voie de transport depuis l’hinterland du Ngalam vers Saint-Louis, le Fouta était un passage obligé. Non seulement Saint-Louis devait payer des coutumes (taxes annuelles) pour le passage de ses bâteaux, mais Abdoul imposait la fouille de toutes les embarcations pour vérifier si des musulmans n’étaient pas embarqués de force.

Nous avons relaté dans une note antérieure, la bataille de Fanaye de 1805 que Almamy Abdoul dirigea pour défendre son territoire contre l’occupation française. Saint-Louis n’avait pas beaucoup de mots élogieux pour Abdoul.

Almamy Abdul mourut à 81 ans, assassiné par les siens, le 4 avril 1807 à Juude Guuriiki. Il avait été averti par son ami et confident de première heure, Abdoul Karim Diawando, qu’il mourrait en martyre. Preuve qu’il était totalement désintéressé par les biens matériels, il s’est abstenu, tout au long de son règne de 30 ans, de s’accaparer les terres. A tel point que ses héritiers sont aujourd’hui relativement dépourvus de terres agricoles.

N’ayant accepté de prendre le pouvoir qu’après y être obligé par l’Assemblée du Fouta, Abdoul avait promis (menacé, dois-je dire ?) qu’il appliquerait la loi, rien que la loi. Désintéressé par les biens matériels et la gloire, il avait à cœur de servir et de défendre le peuple du Fouta. Ses successeurs n’ont pas pu perpétuer son approche. En fait, le Fouta connut une ère d’instabilité après sa mort.
Louis Faidherbe avait écrit cette phrase qui résume, à elle seule l’emprise et l’ampleur du personnage: «Depuis Abdul Kader, le Fouta n’avait plus retrouvé cette union qui en fit la puissance la plus formidable de toute l’Affrique».

PAR Ibrahim Thiaw Secrétaire exécutif, Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification

Sources principales : Prof. Oumar Kane et Prof Saidou Kane.

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