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« Neddo ko banndum », « Nit mbokkam » : sont-ce là vraiment les vrais coupables ?

Ainsi une expression autrefois si conviviale et inoffensive, témoignant d’une solidarité sans frontière, se retrouve aujourd’hui autant chargée d’un contenu si tendancieux ! Mais je ne viens pas chercher à rétablir la justice pour une expression aussi injustement dévoyée ; je vais plutôt défier l’entendement et tenter de rendre justice au « contenu tendancieux », lui-même, constituant le fond du débat. Je parle bien du « communautarisme » ! Vu que le communautarisme qui est pointé du doigt l’est pour son caractère exclusiviste impliquant des préférences basées sur l’appartenance communautaire, notre discussion n’a pas donc à aller au-delà de ces critères et peut les prendre comme définition du communautarisme que l’on s’apprête à étudier. Il convient de rappeler les fondamentaux.


Dans tout procès, il y a un accusé et une charge sur laquelle se porte le procès. Ainsi, un individu accusé de viol peut en sortir innocent même s’il est avéré que ce dernier est un voleur notoire. Le fait est qu’il a été jugé pour un acte précis – qui est celui du viol – et non pour des braquages et autres larcins dont il pourrait être l’auteur. Juger qu’un voleur est coupable d’un viol qu’il n’a pas commis, par le seul fait qu’il est voleur, n’est pas moins une injustice que le fait de voler. Ainsi, à ce titre et si la même logique de transmuter des injustices entre elles était appliquée, l’auteur de la transmutation ferait aussi bien de se juger lui-même coupable du même viol ou d’un autre meurtre puisqu’il a été coupable de l’injustice consistant à condamner à tort le voleur d’un viol sur la base unique de son historique du vol. Dès lors qu’on choisit de substituer un mal par un autre, on en commet un en conséquence, lui-même interchangeable donc avec un autre si on poursuivait sa logique jusqu’au bout.
La seule façon de s’en sortir, d’éviter cette chaîne de transport de charges entre différents types de « maux », est de bien distinguer les cas et de les traiter au sein des limites qui les bornent. Les transitions et les transversions entre des cas différents d’injustice sont des éléments destructeurs de la notion de justice elle-même. Ceci est un principe élémentaire qui semble évident à quiconque ; mais est-ce que tout le monde arrive à le respecter ? C’est moins sûr.
Un principe similaire devrait guider les jugements réguliers que l’on porte sur des évènements qui concernent notre vie en tant que société ou en tant que pays, avec une teneur plus ou moins importante. Pour le pratiquer, il faudrait disposait d’une bonne dose de lucidité et une honnêteté intellectuelle certaine à même d’aller au-delà des intérêts et des influences d’une part, et d’autre part d’éviter ce qu’il convient d’appeler la greffe de principes ; je parle de cette tendance à parachuter des modules que l’on voudra intégrer par forçage à un système défaillant et qui ne participent en fin de compte qu’à en empêcher toute lecture claire et objective. Entendons-nous bien, la greffe de principes n’est pas mauvaise parce que les principes bons ailleurs ne peuvent pas l’être chez nous.

Loin s’en faut ! La greffe de principes n’est que très souvent asynchrone car nos systèmes sont défaillants et progressent avec une lenteur sans égal. C’est ainsi que beaucoup de fois, alors que des prérequis à une avancée sont absents, certains de nous s’obstinent à instaurer cette avancée au lieu de s’atteler à mettre en place ces prérequis en premier lieu. Voilà un exemple sur lequel la critique de la greffe de principes s’applique. Ainsi cette critique se veut constructiviste, elle est d’accord avec les principes progressistes mais se soucie également de la méthode, des détails de la procédure quant à leur mise en place efficace. Il ne faudrait donc pas la confondre avec cette tendance grossière qui classifie tout principe progressiste comme nous étant étranger et le déclare indésirable. Elle en est donc aux antipodes ! Elle reste entièrement progressiste et veut un progrès qui soit bien assimilé. Ce qui la met souvent en contraste avec les discours qui ont tous les meilleurs souhaits mais ne disposent d’aucun plan. Mais revenons-en au communautarisme et à la justice qu’on souhaiterait lui rendre.
Le communautariste, qu’il soit appelé, avec méprise d’ailleurs, « Neddo ko banndum » ou « Nit mbokkam », est assez fréquemment victime de procès qui transmutent son caractère exclusiviste – que l’on peut critiquer à volonté- en la charge qui se présente au goût du jour. Il est ainsi très souvent utilisé comme un épouvantail des lacunes de nos républiques. Ces graves lacunes qu’il aide à couvrir tant bien que mal sont souvent utilisées, de façon perverse, à son encontre.


La vérité est que le communautarisme en Afrique remplit le plus souvent des fonctions que la république a abandonnées par irresponsabilité politique ou incapacité financière, quand ce n’est pas par discrimination pure et simple. Les critiques du communautarisme estiment mal ce rôle pourtant si important.


Il faut que l’on comprenne que la vie, je parle plutôt de la survie, n’a rien à faire de nos principes républicains, auxquels j’adhère soit rappelé en passant. Elle ne fait que sélectionner ce qui marche, c’est tout ! Si le communautarisme a survécu et connait aujourd’hui des heures de gloire dans nos contrées c’est bien parce qu’il a une fonction qui va bien au-delà de la prétendue organisation grégaire qu’on lui appose à la figure. D’ailleurs s’il en était une, en quoi serait-ce un critère de rejet ? Ne sont-ce pas les rôles que jouent les choses qui importent ? Que savons-nous d’ailleurs des choses en tant que telles si ce n’est de par les rôles qu’elles jouent, les fonctions qu’elles remplissent ou les valeurs qu’elles représentent ? Le communautarisme est avant tout économique, et par là il est d’une grande importance dans la vie des citoyens. Par exemple, le communautarisme a permis de galvaniser des gens pour aller au secours de leurs régions, villes ou villages d’origine et de participer, économiquement – je le répète, au développement des services à utilité vitale (eau courante, école, agriculture, élevage, culture, entre-aide financière etc…) au moment où la république ne s’y impliquait que de façon timorée si elle ne s’en détournait pas tout simplement.


Que le communautarisme ait des aspects peu recommandables dans le contexte d’autres projets plus inclusifs, comme au niveau d’un pays, est une toute autre chose. Le fait est que la nouvelle forme d’organisation souhaitée doit avoir les moyens de ses ambitions et s’imposer au peuple comme le communautarisme a réussi à le faire.


Il lui incombe d’arriver à être à l’œuvre aux échelles où le communautarisme prouve son utilité et d’y imposer avec preuves sa prédominance.
Maintenant qu’on a discuté des raisons pratiques de mon objection, il convient d’en exposer une base théorique. Car même au niveau théorique, sur le plan des principes, il n’est pas logiquement aisé de fustiger le communautarisme comme on veut le faire assez souvent avec un ton si suffisant.
Sur le principe, si on décidait de demeurer fidèle à notre logique quand on pointe du doigt le communautarisme, on peut alors être sûr du fait qu’on se fera très mal dans notre argumentation. Car les types d’organisation que l’on voudrait substituer au communautarisme classique sont profondément basés sur le principe communautariste.

Le panafricanisme, l’union africaine, l’union européenne, le G7 sont autant d’exemples d’organisations communautaristes. Ces organisations ou idéologies répondent scrupuleusement aux critères du comportement communautariste. À ceci près que cette fois-ci le critère d’exclusion est géographico-économique et non directement ethnique ou culturelle, mais en pratique les dimensions ethnique et culturelle sont toujours atteintes de façon indirecte. La géographie étant bien un facteur ethnique et culturel, si elle n’en est pas un déterminant. La question fondamentale est donc pourquoi certains communautarismes sont acceptables à nos yeux de républicains et d’autres non ? Qu’est ce qui fait qu’un communautarisme est acceptable ? Est-ce que l’aspect exclusiviste est un critère de rejet ? Dans ce cas pourquoi accepter des communautarismes géographiques et économiques puisqu’ils excluent et répondent donc à ce critère ? Que l’on ne vienne pas tenter de faire valoir des arguments basés sur des sentiments qui ne reflètent que notre prédisposition, pour ne pas dire conditionnement, à hiérarchiser les exclusions sans aucun fondement logique ou rationnel. Un argument qui serait recevable pourrait être celui qui définirait le mal du communautarisme sur une base abstraite, qui ne partirait pas d’un parti pris qui en sauverait certains et condamnerait d’autres de façon arbitraire. Ce serait donc une définition indépendante qui, à partir de critères objectifs fixés à l’avance, arriverait à discriminer entre les types de communautarismes ceux qui comporteraient ce mal. J’en cherche et je n’en trouve pas ! Les seuls critères que je vois sont ultimement basés sur le caractère exclusiviste et s’avèrent être à géométrie variable : ils arrivent, avec un même principe, à décrier certains et à soutenir les autres. On ne peut pas dire que les liens qu’entretiennent les pays au sein de leurs communautés ne comprennent pas des principes hautement exclusivistes, de préférence communautaire, et parfois même offensifs par rapport à l’extérieur. Qualifie-t-on cela de grégaire ? Encore une fois, je ne suis pas juge moral ni du communautarisme, ni de l’organisation grégaire et encore moins de la république. Tout mon discours consiste justement à exprimer mon opposition à tout jugement moral, qu’il soit positif ou négatif, concernant ces concepts. Néanmoins, ceux qui aiment juger le communautarisme classique, négativement en l’occurrence, doivent savoir qu’il leur sera difficile de rester logique car le plus souvent c’est bien au nom d’une autre organisation profondément communautariste qu’ils le font.

Excepté que ce communautarisme élu se structure à une échelle plus grande, au niveau d’un état ou d’un ensemble d’états, et qu’on leur a imposé l’idée qu’une exclusion à ce niveau-là n’en est pas vraiment une, et ce sans aucune explication qui tienne. Je veux oser dire que nos républiques et communautés de républiques ne sont que des communautarismes qui ne s’assument pas. Bien qu’elles agissent en communautarisme, qu’elles prônent tous les critères de ce dernier sans le nommer, elles ne peuvent en aucun cas s’en revendiquer ; elles ont en effet plaidé pour leur propre existence en s’opposant au communautarisme classique.


La question n’est, de ce fait, pas si l’on est pour le communautarisme ou pas, elle est plutôt de savoir pour quel type de communautarisme est-on. Pour ma part, à défaut d’une organisation intelligente de tous les humains dans un même état cohérent culturellement et judiciairement, j’opte pour la république. Je reconnais toutefois le rôle des communautarismes classiques dans la survie des citoyens et je crois qu’on devrait travailler à élargir la république de sorte à ce qu’elle prédomine dans tous les cercles inférieurs en les incluant. Une république qui marche est celle qui dissout les cercles communautaristes classiques en son sein en proposant des solutions efficaces et enthousiasmantes à même de faire oublier tout recours à la communauté restreinte. Une république qui choisit de piétiner les communautarismes comme pour les affaiblir afin de n’en faire qu’une bouchée est une république qui se méprend sur le problème et se trompe de méthode ; la digestion sera en effet douloureuse et chaotique !

Mouhamadou F. Sy

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