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A propos du «Plaidoyer de Thierno Monénembo pour Mohamed Ould Abdel Aziz»

Ecrivain reconnu, Thierno Monénembo est une voix et une plume qui méritent considération. Tant pour ses romans que pour ses coups de gueule politiques, par nature plus circonstanciels. Ses brûlots font de lui un greffier et, plus encore, un procureur implacable des errements de nos dirigeants africains et des dérives du continent. Un continent dont il s’emploie à « archiver les désastres» avec une régularité de métronome. Il y a de quoi faire ! Son « Plaidoyer pour Mohamed Ould Abdel Aziz, publié dans Le Point.fr du 22 juillet 2021, relève, sans conteste, de la seconde catégorie d’écrits.

Autant le préciser d’emblée, pour deux raisons au moins, le signataire de ces lignes ne souhaite en faire un prétexte à un duel virtuel et, pour tout dire, présomptueux avec l’auteur du remarquable roi de Kahel.

La première raison est que ce dernier a pris soin de signifier ce que son texte n’est pas et, à l’inverse, de préciser le «sens de [son] plaidoyer». D’où il ressort qu’il n’entend «ni rehausser l’image ni défendre [la] politique économique et sociale » de l’ancien chef de l’Etat. Une prudence bienvenue. Quoi alors? Sa réponse:« Mon plaidoyer ne portera donc que sur un point précis : le civisme et l’élégance avec lesquels ce monsieur a quitté le pouvoir… ». Dit autrement, le « plaidoyer» ne porte que sur la sortie de scène de son « sujet ». Que celle-ci soit provisoire ou définitive est une autre question. Le périmètre est donc balisé réduisant d’autant, en principe, les motifs à passe d’armes.

Cela tombe bien car je n’avais nulle envie- et c’est la seconde raison -d’instruire un procès indu et encore moins de polémiquer au-dessus de mes moyens. Ce qui n’empêche pas l’exposé de quelques remarques et interrogations.

Malgré les précautions prises, l’on observe que Monénembo évolue, peut-être à son corps défendant, sur une corde raide dès lors qu’il entend faire fi des dix ans de gestion de l’ancien chef de l’Etat mauritanien, pour ne considérer que la modalité de son départ du pouvoir. La photo a supplanté le film. Lequel est laissé à l’appréciation des Mauritaniens, meilleurs juges de sa qualité, aux yeux de l’écrivain. Sauf que, comme le professe, dans un autre registre, un artiste célèbre récemment disparu : « la vie c’est ce qu’on fait du tiret entre deux dates». On pourrait en dire autant d’un mandat politique dont on sait qu’il a un début et une fin au moins théoriques. D’où la tentation de demander ce qu’a fait le partant du et au pouvoir entre 2009 et 2019.

Répétons une fois encore à sa décharge que l’écrivain a fait le choix de pointer, pour la magnifier, une séquence, à ses yeux d’autant plus significative que, rapportée au contexte africain, elle n’a rien d’ordinaire. Il s’agit du fameux « départ volontaire», cette spécificité du lexique politique africain, synonyme somme toute de respect de la Constitution. Une exception aussi car ce qui aurait dû relever de la norme est si rare que les dirigeants qui s’y plient de plus ou moins bonne grâce sont auréolés de bien des mérites faisant au besoin oublier leurs faits et gestes antérieurs. Très souvent, le départ volontaire vaut sortie purificatrice!

La dissociation choisie et assumée par Monénembo comporte un risque évident. Elle mène à une impasse sur le bilan, en fait un angle mort au risque de relativiser le satisfecit. L’écrivain en a évidemment conscience mais il justifie son parti pris par le fait de n’être pas mauritanien. Le Guinéen extrapole et «rêve» même d’une « loi réservant aux peuples concernés le droit exclusif de juger de la qualité de leurs dirigeants». Voilà qui n’aurait pas ravi ses compatriotes Charles Diané et Sékou Traoré, auteurs respectivement de la FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir et de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France. Voilà qui, plus près de nous, attristera tous ceux pour qui le panafricanisme reste un idéal. Cela étant, il n’est pas interdit de faire preuve de compréhension et de privilégier l’esprit sur la lettre du propos. Il ne faut pas perdre de vue que Thierno Monénembo s’exprime d’un lieu et d’un « statut». De la Guinée « de» Sékou Touré, un homme constamment célébré pour son passé, malgré les horreurs de son régime. Ce qui, on peut l’entendre, a pu légitimement blesser le «Peul» qu’il est, communauté cible du même Sékou Touré. Mon Dieu, où les « Peuls» sont-ils en paix? Au-delà, le démocrate qu’on imagine en lui, ne doit pas être en reste.

Partant des «postulats» qu’en Afrique « la dérive a toujours été la norme» et que la politique y est « supercherie» mais que c’est pourtant par le « chapitre politique» que pourrait venir le changement, Monénembo fait le choix de surinvestir un acte politique fort à ses yeux au risque toutefois de quelques écarts. A titre d’exemple, ce « citez-moi un seul chef d’Etat qui n’a pas piqué dans la caisse»…Peut-être. Et alors ?a-t-on envie d’ajouter. Pourquoi faudrait-il que pessimisme rime avec fatalisme? Pourquoi ne pas plutôt rechercher, ici aussi, l’exception célébrée là à travers la sortie « élégante» du pouvoir? Quant au « Fermez les yeux sur ses petits larcins. Accordez-lui la prime au sortant», il enfonce le clou tout en dénotant chez son auteur une appréhension lointaine des faits retenus contre l’ancien chef de l’Etat dont l’ampleur présumée rend pour le moins inopérant le vocable « larcin».

Pour conclure, revenons à l’essentiel de l’argumentaire de Monénembo pour le questionner. Faut-il continuer à magnifier à ce point ce qui, somme toute, se ramène au respect des lois fondamentales? Faut-il ériger ce respect en fait d’armes supposant de manière plus ou moins implicite des contreparties dont l’impunité? Le pavillon doit-il recouvrir la marchandise? Il devrait en aller du respect de la Constitution comme de celui du code de la route. C’est bien. Sans plus. Traiter avec dignité ceux qui partent-et les autres-doit en revanche être un impératif.

Ne faudrait-il pas, en matière de « départs volontaires», selon la formule consacrée, prendre la précaution de sérier les situations? Peut-être faudrait-il ajouter une troisième catégorie à la distinction très pertinente établie par un journaliste de renom entre ceux qui ne souhaitent pas se représenter à leur succession et ceux qui ont renoncé à se représenter à leur succession. Cette troisième catégorie pourrait être figurée par ceux qui partent dans l’espoir de mieux revenir. Le recul est pour l’instant insuffisant pour apprécier la décision du président Issoufou. Il semble que la conduite politique de M. Mohamed Ould Abdelaziz à la suite de son départ du pouvoir le placerait dans cette troisième catégorie. Il se dit que cette posture ne serait pas pour rien dans ses déconvenues actuelles. Cela ne démonétise pas nécessairement sa décision de ne pas se représenter pour un troisième mandat mais en relativise la portée. Mais tel n’était pas l’objet du « plaidoyer» de Thierno Monénembo.

Tijane Bal

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