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La France est-elle toujours le gendarme de l’Afrique ?

14215234_192475254506285_100227754_oDans l’année 2011, une nouvelle question se pose : la France, qui ne cherchait plus à être le gendarme de l’Afrique, est-elle en phase de le redevenir ? Elle est en tout cas intervenue militairement sur quatre champs d’opération en trois ou quatre ans, depuis 2011 : Libye, RCA, Mali, la Côte d’Ivoire. Donc interrogeons-nous,  sur le pourquoi et le comment ? Nous sommes encore loin du discours démagogique de Nicolas Sarkozy à Conakry au mois de mai 2006, affirmant la mort de la Françafrique, ou aussi en tenant compte des déclarations du Président actuel montrant clairement que son objectif primordial serait de poser « des principes établis entre la France et les chefs d’Etats africains  afin, de rendre plus claire ses rapports avec les africains ».

Le dynamisme de la politique africaine en question.

En réalité, les Africains dans leurs majorités le désengagement est une  vision ancienne de deux décennies : la dévaluation du franc CFA, décidée à titre unilatéral par Paris en 1994, sous la pression inévitable du FMI, cette action de la France met en lumière une rupture du contrat de confiance en principe. Par la suite, «  les nouvelles politiques d’orientations » évoquées au fil des ans ne réussiront quasiment pas à établir cette confiance en une véritable «  Françafrique » farouchement critiquée dès 1955 par Houphouët –Boigny, ami de la France parmi les fidèles.

En 1998, une initiative du Conseil de défense définit une approche nouvelle du continent, dont les « Livres Blancs sur la Défense et la Sécurité Nationale » dans l’année 2008 et 2013 donneront la précision sur la teneur. Alors, c’est au Cap, devant l’Assemblée Nationale sud-africain, et pas à Abidjan ou Dakar, que le président Sarkozy choisira de soumettre, le 28 février 2008, les nouveaux accords sur des  bases claires.

En principe, la décennie 2000 – 2010 va être signe de profondes mutations, que l’on peut résumer ainsi : la France compte toujours garder sa présence traditionnelle mais fait face  désormais à une limitation de ses possibilités, par principes , ses moyens et sa marge de manœuvre, donc, elle doit clarifier et justifier son désengagement en l’inscrivant dans une dynamique évolutive dans le continent.

Cette nouvelle approche excluant tout réinvestissement national sur le continent, donc il faut la présenter dans les jours encourageant et flatteur.

La présence permanente de la France sera quasiment réduite au minimum. Néanmoins, ses actions militaires ne s’inscrivent plus sur la bilatéralité, sauf cas extrême, mais sous mandat onusien. Les accords de défense révisés comportent d’ailleurs une obligation multilatérale : on recherchera en Afrique et/ ou en Europe le partenariat d’autres pays, l’adhésion de leurs institutions et l’on prendra en compte les systèmes de sécurité collective de l’ONU et de l’Union africaine.  En l’occurrence, la souveraineté, l’indépendance, et l’intégrité des Etats concernés [1] [2]montrent une volonté de non-ingérence dans les affaires internes de ses Etats « Article 2 Paragraphe 7 de la Charte des Nations Unies » qui n’est pas toujours évidente.

Les rapports avec l’Afrique francophone doivent être banalisés notamment par une ouverture à la quasi-totalité du continent, là où sont nos partenaires et marchés potentiels.

Par conséquent, la relation franco-africaine va prendre une nouvelle allure non seulement sur la coopération et le développement, mais aussi les questions de sécurité et de défense. Cela nécessite une adaptation d’un contingent militaire, un « nettoyage » des accords de défense et une volonté de réformer la coopération militaire, structurelle et opérationnelle.

Cette restructuration sera mieux perçue sous condition quelle épaule la montée en puissance de l’Union africaine et l’édification d’une architecture  de paix et de sécurité en Afrique. La mission principale des forces pré-positionnées est la formation, l’encadrement des éléments de la Force Africaine en attente et des détachements africains de maintien de la paix, En conséquence, le doigt sera pointer sur l’appui aux capacités africaines (programme RECAMP) et à leur régionalisation, dans le cadre des Ecoles Nationales à Vocation Régionale(ENVR).

La relation bilatérale privilégiée donne la place à l’européanisation qui sert de caution et de relais : c’est le cas du programme RECAMP ou elle cherche en partie à masquer l’effondrement de la coopération bilatérale. Dans ce contexte, les accords de défense révisés prévoient d’ouvrir la coopération militaire, dans le volet partenariat stratégique UE /UA signé à Lisbonne en 2007.

  1. La nouvelle politique africaine

En réalité, les accords de défense bilatéraux conclu entre la France, le Sénégal, le Cameroun, la République Centrafricaine, les Comores, la Côte d’Ivoire, Djibouti, le Gabon, et le Togo signés dans les années 1960 ont été révisés à partir de 2009 : transparence , la non présence de clauses secrètes , la vocation principale de la coopération est centrée désormais sur la formation des cadres, contribuer l’Afrique à mettre sur pied son système de sécurité.

La nouvelle coopération résulte aussi naturellement de la montée en puissance de la politique africaine. Une faiblesse avérée au regard des ambitions : la participation financière de la France dans le domaine de la coopération en Afrique s’élève à 100 M euros par an : 60 millions dans le cadre de la coopération structurelle et 40 millions pour la coopération opérationnelle. Y compris 800 millions pour les forces pré-positionnées.

Malgré les diminutions drastiques (30 000 hommes en 1960 et encore 16000 en 1995), par conséquent l’effectif des forces pré-positionnées demeure important (8000 hommes en 2010). Il inclut des forces de présence évaluées à 5400 hommes (entre Djibouti, le Sénégal, et le Gabon) dans l’intérêt d’assurer la protection des Français, la défense des espaces essentiels favorable aux activités économiques et commerciales et le respect des engagements européens et onusiens. Il convient d’y ajouter des forces de souveraineté : 2600 hommes stationnés dans les départements de la Réunion et de Mayotte, qui participent à la mise en place de la Force Africaine en Attente (FAA). Contrairement, aux forces temporaires, reliquats d’interventions antérieures, avec un nombre de 2100 hommes (930 en Côte d’Ivoire pour l’opération Licorne, 945 hommes au Tchad de l’opération Epervier et 230 en République centrafricaine). On prendra en considération les forces placées sous mandat international : 2000 hommes répartis entre la Côte d’Ivoire, la RDC, la RCA, le Golfe d’Aden, Golfe de Guinée, et le Liban, ainsi que les 500 hommes implantés depuis 2009 à Abou Dhabi.

En 2010, les forces pré-positionnées et les bases existantes (Cap-Vert, Gabon, Djibouti, Mayotte, et la Réunion) forment les éléments essentiels du dispositif, soutien à l’architecture de la paix et de la sécurité collective en Afrique, qui fait le pendant aux organisations sous régionales : les Forces du Cap –Vert face à la CEDEAO, celles du Gabon pour la CEEAC, celles de Djibouti pour l’IGAD et les forces de souveraineté vis-à-vis de la SADC. Un bon nombre de 17 Ecoles Nationales à Vocation Régionale en Afrique sont réellement devenues un élément clé de cette coopération.[3]

Le gendarme est –il de retour ?

En 2010, une attention particulière est portée à la guerre contre le terrorisme dans cette portion de la zone sahélienne, faire face à la lutte contre la criminalité organisée transnationale et à la sécurité maritime (golfe de Guinée, détroit de Bab –el Mandeb et océan Indien). En mai 2010, lors du sommet Afrique –France de Nice, la déclaration finale stipule que « la France appuiera l’action de l’Union Africaine et l’ensemble des structures sous régionales dans la montée en puissance de leurs systèmes de sécurité commune, en particulier la force africaine en attente, et à la fameuse gestion des conflits sur le continent ». La France s’engage à la formation de 12000 militaires africains des forces de maintien de la paix  sur la période 2010-2012.

Personne n’a prévu la suite. Certes le contingent militaire en place offre une capacité de projection et d’action à la France, mais celle –ci s’en tenir aux orientations évoquées précédemment. Présente en médiatrice dans plusieurs conflits (y compris en Côte d’Ivoire), elle [4]veille se couvrir dans des légitimités requises et à agir conformément à la charte des Nations Unies et aux principes de la légalité internationale.

Le Livre Blanc de 2008 se réfère à un arc de conflit qui est celui des neocons américains, ce Grand  -Moyen-Orient ou Bush Junior veut installer la « démocratie », et qui va connaitre, à partir de 2010, une inflation spectaculaire : d’un côté vers l’Est –asiatique, de l’autre sur le continent africain dans l’intérêt d’une polarisation de la carte des crises. En longitude, il s’étire désormais des confins chinois jusqu’à la Mauritanie tandis qu’en latitude il s’étend du Caucase jusqu’à l’Afrique centre-orientale (RCA, Kivu, Kenya) et de la Méditerranée au sud de l’Afrique des savanes (Burkina, Nord de la Côte d’Ivoire, du Nigéria et du Cameroun, RCA).

A l’intérieur du Livre de 2013, c’est la partie africaine de cet arc qui intéresse les stratèges français, de l’Atlantique à l’océan Indien, de la Mauritanie, à la Somalie, recouvrant toute la zone sahélienne, là où le terrorisme islamique est omniprésent et où la France est devenue une cible. Par conséquent, la RCA et la République démocratique du Congo apparaissent comme des extensions de cette zone.

Cependant, la France a conduit quatre interventions militaires en trois ans, en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali, en RCA, soit un rythme équivalent à celui de la Françafrique (une par an en moyenne).Prises séparément, avec le respect en apparence les critères rappelés à Nice.  Mais en considération, dans leurs enchainements, leurs tenants et leurs aboutissants, elles semblent bien s’inspirer de l’air du temps qui est celui du tsunami arabe. Leur inscription dans « l’arc de conflit africain » à la française leur offre à première vue une certaine cohérence, mais une deuxième lecture met en évidence les contradictions : la lutte contre le terrorisme djihadiste, invoquée comme priorité, ne peut édifier le fil d’Ariane qui guide la politique française d’Abidjan à Bangui en passant par la Libye et le Mali. Cette lutte loin de l’enjeu du conflit ivoirienne ; la France a appuyé en Libye le parti qu’elle combat au Mali, tandis qu’en RCA elle n’a identifié qu’après coup son ennemi comme un « extrémiste islamiste ».

Conclusion

Les quatre interventions, appuyées sur un mandat onusien sollicité voire outrepassé(en Libye), sur un soutien africain peu spontané, sans soutien des partenaires européens (si ce n’est en Libye) ne marqueraient –elles pas le retour à l’interventionnisme tant décrié, à la faveur d’un contexte international qui voit les règles du droit international souvent manipulées et bafouées ?

Il est nécessaire de savoir que les questions de paix et de sécurité en Afrique, la dimension préventive devrait d’une certaine mesure occuper une place de choix dans les rapports entre l’ONU et l’Union africaine dans l’hypothèse d’empêcher   l’action militaire de la France dans le continent.

Pourquoi, c’est toujours la France qui influence le Conseil de Sécurité à voter des résolutions permettant de justifier leurs interventions militaires à l’encontre de la volonté de l’Union africaine ? ………… A suivre

THIAM Amadou Djiby

Un étudiant chercheur en relations internationales

Bibliographie :

Ouvrages et doctrines :

  • CHAIGNEAU, (P.), PASCALLON ? (P.), Conflictualités et politiques de sécurité de défense en Afrique, éd. Harmattan, Paris, 2012, pp.340.
  • ABDOULAYE, (D.), La gauche française et l’Afrique Subsaharienne, éd. Karthala, Paris, 2014, pp.348.
  • AUGUE, (A), PATRICK,(K.), Réformer les armées africaines en quête d’une nouvelle stratégie, éd. Karthala, Paris, 2010, pp.228.
  • GLASER, (A.), Quand les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu, éd. Fayard, Paris, 2014, pp. 584.
  • GLASER, (A.), Arrogant comme un français en Afrique, éd. Fayard, Paris, 2016, pp.192.

Articles.

  • Védrine et L. Zinsou : « Afrique France : un partenaire pour l’avenir », ministère de l’Economie, décembre 2013.
  • Germain-Hervé Mbia Yebega « Interventions militaires françaises et dynamiques africaines de paix et de sécurité », Revue Défense Nationale, n° 763, octobre 2013.

[1] Rapport d’information sur l’évolution du dispositif militaire français en Afrique et sur le suivi des opérations en cours, présenté par MM. Yves Fromion et Gwendal Rouillard, 9 juillet 2014.

[2][2][2] Jean-Pierre Bat, Le Syndrome Focart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours, Paris Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2012.

Un partenaire pour l’avenir, rapport rédigé par Hubert Védrine, Lionel Zinsou, Tidjane Thiam, Jean Michel Severino et Hakim El Karoui, à la demande de Pierre Moscovici, alors ministre de l’Economie et des finances, mars 2014.

[3] Rapport d’information sur l’évolution du dispositif militaire français en Afrique et sur le suivi des opérations en cours, op. cit. p.64.

L’Afrique est notre avenir, rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat par le groupe de travail sur « la présence de la France dans une Afrique convoitée », piloté sénateurs Jeanny et Jean Bockel, octobre 2013.

[4] Voire le Communiqué de presse du Président de la Commission de l’Union africaine du 16 aout 2011.

Ugo, V., p. 327.

Dans le cas de la résolution 1973(2011) susmentionnée, c’est l’allusion vague aux Etats agissant à titre national ou dans le cadre d’organismes ou d’accords régionaux qui a permis à l’OTAN d’intervenir légalement en Libye.

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