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Violences inter-ethniques au centre du Mali : Quel rôle de la France ?

Selon des chercheurs spécialistes du Mali qui se sont exprimés dans une conférence-débat, organisée par le Centre mauritanien des recherches et études en sciences humaines (Mabdae) le 22 juillet 2018 à Nouakchott, les premières exactions au centre du Mali ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont en réalité  démarré durant le conflit en 2012, puis se sont amplifiées consécutivement à la reprise du territoire par l’armée malienne, appuyée par l’opération SERVAL en janvier 2013.

Pour Mohamed Ould Aboumaaly, chercheur et directeur de Radio Nouakchott (RN), les attaques multiples perpétrées par les chasseurs Dozon contre les Peuls, sous la supervision de l’armée malienne, tirent leur source de l’amalgame considérant que chaque peul est un potentiel allié  du Front de libération Macina, un mouvement terroriste pour le djihad et l’autodéfense. Il a rappelé que dès juin 2013, les médias et les organisations des droits humains avaient fait état de découvertes macabres concernant des élèves coraniques. Ils étaient sommairement exécutés l’armée malienne avant d’être jetés dans un puits abandonné.

Ould Aboumaaly, a souligné que les Peuls du centre du Mali paient les frais de leur refus de collaborer avec les forces françaises dès les premières heures de leur combat avec les djihadistes du Nord. Pour lui, c’est incontestable, les Peuls du Mali paient l’allégeance Amadou Kouffa à Al-Qaida, via Ansar Dine ou plus récemment à la frontière du Niger au mouvement d’Al-Sahraoui qui a fait allégeance à l’État islamique. Récusant cet argumentaire, Aboumaaly soutient que les accusations portées contre les Peuls ne peuvent en aucun cas être crédibles quand on sait que depuis le déclenchement de la guerre en 2012, toutes les composantes tribales du pays se sont identifiées chacune à des groupes d’auto-défense pour préserver leur intégrité. Face à l’absence de l’armée régulière malienne, c’était la seule solution pour assurer leur sécurité. C’est le cas selon lui de Tombouctou et de Kidal, deux localités soutirées à l’autorité de l’Etat malien par des groupes armés de l’Azawad qui se sont en 2012 affilés à Iyad Ag Ghali. L’ironie de sort, relèvera-t-il, c’est que le président sortant et candidat à sa propre succession Ibrahima Boubakar Keita, en pleine campagne actuellement, s’est rendu à Kidal, le bastion des Mouvements de l’Azawad (CMA), encadré par les forces internationales.

Par ailleurs, rappelons que depuis la reprise de ses interventions, l’armée malienne, après avoir essuyé partout des défaites, aurait armé des milices bambaras et issus de la confrérie des chasseurs Dozons.  Ces derniers s’en sont pris à des éleveurs peuls, jusqu’à la frontière avec le Burkina Faso où le Front de libération du Macina est censé installer ses bases de repli.

Ferdaous Bouhlel, chercheure franco-tunisienne a présenté les éléments déclencheurs et l’évolution des mécanismes de violence au centre du Mali. Selon elle, l’État malien a progressivement sous-traité la violence légitime supposée être incarnée par l’armée nationale malienne vers des milices de type communautaire. Sans légitimité, et encrée dans des contextes ou le partage des ressources (politiques, économiques, pastorales) constituent déjà des enjeux de compétitions entre les communautés, ces milices armées sont amenées à faire un usage arbitraire de la force et à régler des contentieux locaux, sous couvert de lutte contre le terrorisme. En commettant des abus sur les populations civiles, ces milices contribuent en dernier lieu davantage à nourrir le cycle de la violence, qu’à le résorber. Car, selon elle, en réponse à cela, les peuls intègrent de plus en plus les mouvements jihadistes, non pas pour des raisons idéologiques liées à la religion mais pour se défendre et trouver une protection. Les attaques multiples contre l’armée régulière, les missions onusiennes de maintien de paix, l’intensification des attentats terroristes contre la force conjointe du G5 Sahel sont autant de facteurs aggravants la situation au Centre Mali. Pour qualifier ces violences la chercheuse se refuse à ce stade de parler de génocide, pour autant, il y a clairement selon elle des exactions collectives à caractère ethnique, visant des civils peuls associés aux combattants jihadites. De la même manière des représailles sont faites à l’égard d’autres communautés, comme dans la région de Ménaka. Par ailleurs, elle ne qualifierait pas ces violences à l’origine, « d’inter –ethniques » au risque d’occulter la dimension étatique (y compris l’absence de justice et de sécurité) et le poids des interventions internationales qui ont des conséquences sur le cycle de la violence et les changements de rapport de force au niveau local.

Pour la chercheuse Ferdaous Bouhlel, si l’on n’ouvre pas un dialogue inclusif rapidement, on s’achemine vers une situation de guerre aigue, et les conséquences seront encore plus graves sur les populations civils et l’accord de paix qui peine à être appliqué. Selon elle, l’absence d’un processus de résolution de crise adapté à la nature du conflit au centre du Mali constitue un grand obstacle. Elle a assuré que l’accord d’Alger, qui a été signé en juin 2015 a consacré un cadre de médiation pour les groupes armés de l’Azawad. Ce cadre institutionnel, garanti par la communauté internationale et aujourd’hui concentré autour du CSA (Comité de Suivi de l’Accord) ne consacre pas de volets sur la question du  centre qui reste aujourd’hui occultée, même dans la nouvelle commission des Nations Unies chargée d’établir des sanctions. Il faudrait selon elle d’une part accepter de dialoguer avec les peuls armés, et d’autre part  mettre en oeuvre un processus complémentaire à l’Accord d’Alger.

Pour le dernier intervenant, le chercheur Sow Abdoulaye, les autorités maliennes se cachent derrière une fausse argumentation de conflit entre les agriculteurs Dozons et éleveurs peuls pour justifier les exactions et tueries de masses qui déciment des villages entiers et donnent lieu à des dizaines de milliers de déplacés et réfugiés qui sont aujourd’hui dans une grande détresse humanitaire. La France ici est appelée à prendre ses responsabilités, au titre de son appui militaire et politique au gouvernement malien, avant qu’elle ne soit questionnée à son tour sur son implication, comme dans le cas du génocide rwandais.

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