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L’imbroglio Politico-économique Mauritanien (partie 3) suite et fin

Chroniques de NayraDans cette troisième et dernière partie, je commencerais par compléter, l’un des thèmes récurrents abordé dans cette série d’articles, à savoir la place étouffante et néfaste qu’occupe le pouvoir militaire en Mauritanie. En effet, j’ai eu l’honneur de recevoir une remarque pertinente et constructive, de l’un des lecteurs du site RMI-info.com, qui ayant souligné ma répétition volontaire à ce sujet, souhaita m’écrire pour me faire part de son expérience et de son témoignage.

Ceux qui me lisent, peuvent sans doute penser, que je suis antimilitariste par principe ou par conviction, ou peut-être même que j’entretiendrais dans mon for intérieur, un antagonisme personnel contre l’armée mauritanienne. Il n’en est rien.

Je ne suis pas une pacifiste utopique et j’ai beaucoup de respect et d’admiration, pour l’institution de l’armée et pour les hommes qui décident volontairement, de grossir ses rangs. Néanmoins, ne nous voilons pas la face. Ce serait un très mauvais service à rendre à cette institution, que de laisser croire, que son esprit et ses valeurs ont été incarnés par nos militaires, depuis ces 30 dernières années.

Pour en revenir à notre lecteur, il souhaita m’apporter quelques éclaircissements, en m’informant notamment, du rôle tenu, dans notre débâcle nationale, par les intellectuels, technocrates et autres cadres de la nation. Il m’a, à cet effet, fait part de quelques contributions littéraires de son cru, à propos de cette question, pour le moins dérangeante. Loin d’être une critique, j’ai fortement apprécié l’effort de transmission, la langue utilisée pour exprimer les tours et les détours, que peuvent prendre les Hommes, face à l’Histoire.

Ce que j’ai retenu et que j’ai conservé précieusement de ma lecture, c’est la description que ce lecteur/auteur a faite, à propos d’une ambiance qui prévalait dans les années 60, jusqu’au coup d’État de 1978. C’est une ambiance familière, non pas parce que je l’ai vécu, mais bien parce que j’en ai entendu parler. En dehors, du dynamisme évident de notre modeste société mauritanienne d’alors, ainsi que de l’espoir suscité par l’indépendance. L’esprit qui semblait nous animer, était pur et bienveillant. Il y avait une volonté de structurer notre pays et de consolider notre nation, de mettre le travail et le mérite au cœur de notre projet social.

Il y avait une innocence et une insouciance quasi-infantile….

Le spectre identitaire, qu’aujourd’hui, nous portons comme un boulet, n’était même pas une idée et encore moins une menace. La jeunesse Urbaine, qui était moins communautarisée que celle des campagnes et qui ne souffrait pas des immenses disparités sociales qui existent aujourd’hui, vivait, se rencontrait, découvrait le monde ensemble.

L’administration était menée dans le même sens, on se servait alors des langues nationales sans complexe, puisque l’on cherchait à rentrer en contact avec l’administré, à l’informer de ses nouveaux droits et devoirs. Le fonctionnaire était mobile, il allait où on avait le plus besoin de ses services, de ses talents. Il y avait une sorte de conscience collective, de dévouement à donner le meilleur de soi, pour faire progresser notre pays.

Quand j’entendais le récit de cette Mauritanie, n’ayant connu que le régime des militaires et leur version bien personnelle, de la Mauritanie qu’ils voulaient promouvoir. J’avoue avoir eu du mal à y croire de prime abord. Je me suis donc renseignée, à diverses sources sur le terrain même du délit. Toujours cette même histoire, comme une vieille rengaine, d’une Mauritanie aussi idyllique que fugace. Ma foi, si tout cela est vrai, la responsabilité de notre état actuel, ne saurait en revenir uniquement à l’armée, aux intellectuels, aux cadres, ou aux masses ignorantes et dépendantes.

L’échec est un tout. Il faut qu’une structure soit bien faible, pour céder sous le poids de ceux qui la construisent. Quand on veut bien enlever ses œillères psychologiques, formatées par l’ensemble communautaire auquel on appartient. Quand on décide, de se débarrasser du fardeau historique qui accompagne la défaite face aux colonisateurs. Quand on veut bien se délester de son complexe d’infériorité, en évitant si possible de maladroitement le transformer en complexe de supériorité. On est alors, en position de pouvoir comprendre, la place qu’on occupe, dans cette continuité et d’agir pour en changer la courbe et la vitesse de croisière.

Peut-être que le concept occidental, d’État-nation, ne nous est tout simplement pas adapté ?  Puisqu’il a été, en premier lieu, pensé pour des ensembles ethniquement homogène. Les histoires de majorité et de minorité dans ce type de contexte, n’ont pas une définition ethnique ou catégorielle mais idéologique et politique. Ce qu’il faut relever, c’est que les Mauritaniens, toutes communautés confondues, ont un intérêt voire une passion pour la chose politique. Ils s’informent, commentent les analyses journalistiques, ont des opinions précises et souvent tranchées, sur des questions de politique internationale et de politique intérieure.

Ils savent donc pertinemment, que nous ne remplissons aucun des critères, qui sont susceptibles de faire de nous, un État-nation vraisemblable, pour ne pas dire potable ou crédible. Ils savent, que c’est le droit de la force qui a remporté la bataille pour le pouvoir civil en Mauritanie. Ils ont beau se dire, que leur silence n’était ni coupable, ni complice ou encore qu’ils n’étaient pas directement concerné. Ils savent cependant, quelque part, tout au fond d’eux, qu’on ne protège pas la paix civile et la concorde, en récompensant le plus fort, d’une action qu’il a menée sans nous consulter et sans notre consentement.

Le fait accompli, participe d’une stratégie de conquête du pouvoir, parfaitement rodée par les militaires en Mauritanie. Les coups d’états successifs, les passages et autres transitions démocratiques, en sont les manifestations les plus frappantes. Les retournements de veste, d’uniforme militaire à costume de ville, le petit clin d’œil pour clore ce petit théâtre du ridicule. Ce qu’il faut savoir, c’est que les militaires représentent un avantage de taille, quand on tient à faire appliquer des politiques d’ajustements structurels dans un pays donné. C’est un outil bien plus performant que tous les 49-3 du monde. Il faut bien avouer, que pour un petit esprit comme le mien, l’armée c’est la discipline, l’ordre, le respect des règles, le sens du devoir et tant d’autres choses que je ne saurais énumérer ici.

La gestion des militaires de notre pays, ne reflète rien de tout cela. Nos institutions, sont des paravents, des caches-misères, des placards à fonctionnaires. Elles n’offrent aucun service public digne de ce nom, n’ont aucune procédure claire à faire suivre à qui que ce soit et il règne en leur sein, une parfaite anarchie. Nos fonctionnaires ne sont même pas capables, de copier des éléments d’un acte de naissance, pour le reporter ensuite sur un document officiel comme une carte d’identité, sous prétexte qu’il serait rédigé en français. Ne parlons pas de nos forces de l’ordre, qui inspirent une crainte tout aussi saisissante, que celle que vous pourriez ressentir face à un criminel. Avec ce dernier au moins, vous sauriez à quoi vous en tenir, mais avec un policier, un gendarme, un soldat, c’est le flou total, des ordres, des consignes verbales, qui viennent d’où, de qui ?

Ils ne répondent pas aux codes habituels, car quand vous mentionnez vos droits ou leurs devoirs, ils ricanent quand ils ne se foutent pas ouvertement de vous.

Au final, vous avez une relation de subordination avec un fonctionnaire, qui de son côté bénéficie d’une impunité totale de la part de sa hiérarchie et dont les abus à votre égard, ne seront ni encadrés, ni condamnés. C’est une situation nettement plus précaire, que celle qui consiste à faire face à un hors-la-loi, en sachant qu’on a le droit de son côté.

Nul citoyen mauritanien, n’ignore cependant les difficiles conditions de rémunérations, des membres de nos forces de l’ordre. Personne n’osera pourtant, faire le lien, entre l’absence d’un système d’imposition viable, la mauvaise gouvernance, la mauvaise gestion des affaires de l’État et la dégradation du prestige et de la fonction des membres des forces de l’ordre. Tout l’argent que les citoyens donnent à titre de corruption à ces derniers, pourrait servir à renforcer leurs moyens et à augmenter leurs salaires. Il devrait aussi servir à leur offrir une formation, afin qu’ils sachent comment interagir avec tact, respect et fermeté vis-à-vis des populations, qualités dont ils manquent cruellement de nos jours.

Le peuple mauritanien ne peut pas être à la fois bien informé et agir en dilettante. D’où vient l’argent qui paye les salaires de nos fonctionnaires ? D’où vient l’argent du trésor public ? Quelle part de notre budget national est consacrée à notre défense et à notre sécurité ? Et sur ce budget, ce trésor public, quelle part provient des bailleurs de fonds et quelle part vient de la production et de la richesse des Mauritaniens ? Quand on décide de s’aventurer sur ce terrain, on peut découvrir des réponses déplaisantes.

Les cadres les plus honnêtes et les plus compétents que nous ayons et qui possèdent une solide connaissance des arcanes de l’État et des relations internationales, sont, pour la plupart, haut-fonctionnaire et ne travaillent pas directement à la gestion de la Mauritanie. Sans eux pourtant, le bateau Mauritanie naviguerait complètement à vue. Ils sont nos meilleurs émissaires à l’international et ils offrent à notre pays, une respectabilité et une façade de sérieux, qui tient encore en dépit des poussées capricieuses des différents régimes. Les moins bien lotis, sont nos intellectuels et nos cadres, qui ont été marginalisés pour leurs opinions, pour leur érudition, leur culture, leur ouverture, les insoumis, les grandes gueules, les exilés, ceux qui ont refusé d’une manière ou d’une autre de capituler, mais que le temps et les circonstances n’ont pas épargné.

L’ironie de l’Histoire, c’est que la première génération formée par la Mauritanie indépendante et moderne, est exactement la même que celle qui lui a fait prendre un virage à 360°, vers le repli sur soi et l’autoritarisme. Le point de bascule, doit se situer au moment fatidique, où le gouvernement civil de feu Mokhtar Ould Daddah, opte pour la solution armée, dans l’épineux dossier du Sahara occidental. L’armée mauritanienne va jouer un rôle central, dans cette équipée guerrière et prendre toute la mesure du pouvoir qui est le sien, dans la conservation de l’état de droit et dans la préservation des intérêts primordiaux de la nation. C’est d’ailleurs sur ce couplet, que quelques colonels ont entonné le début de la partition, devant sonner le requiem, de nos aspirations communes.

La jeunesse mauritanienne de ces belles années, était politisée, militante, idéaliste, parfois radicale et extrême. Ce bouillonnement et cette frénésie intellectuelle, de l’aveu même de notre cher lecteur, n’empêchaient pas une franche camaraderie et le respect des opinions et des convictions de chacun. La familiarité dans laquelle ces jeunes Mauritaniens avaient baigné, permettait de situer leurs différents idéologiques sur un autre plan, que celui de la race, ou des origines sociales héritées de nos sociétés traditionnelles.

Adopter une forme de régime politique comme la république, écartait de facto, les références possibles ou probables, aux royaumes, aux empires, aux émirats ou aux sultanats de la région. Contrecarrer le sentiment d’appartenance et fonder un homme nouveau, c’est en substance la proposition que ce genre d’expérience hasardeuse, prétendait appliquer aux populations mauritaniennes. L’euphorie de l’émancipation politique, n’était pas destinée à durer. Très vite, devait ressurgir les liens, les entraves et la domination des préjugés.

C’était facile, de promettre la neutralité et l’égalité de traitement à tous les citoyens, quand dans leur grande majorité, ils étaient au même niveau de pauvreté. C’est moins évident, quand votre forme de république, cesse de prendre modèle sur les lumières de la révolution française et se transforme en république des patriciens romains. Où la richesse du pays, ne profite qu’à une caste de privilégiés qui regroupent les grandes familles, les grandes tribus, les grands clans, toutes communautés confondues.

Que la gestion de la chose publique s’en fasse ressentir, ce n’est que justice. Que la confiance en l’état et en ses institutions se soit complètement érodée, rien de plus normal, le contraire eut été scandaleux. Que les citoyens ne sachent plus se percevoir autrement, que comme les dépositaires des luttes sociales de leurs ethnies réciproques, ou comme les dignitaires d’une noblesse de sang, promise à une plus grande part du gâteau, est le résultat malheureux, de l’absence d’une véritable représentativité du peuple, dans toute sa complexité.

Les idéalistes ne pêchent pas d’avoir trop idéalisé, mais de ne s’être pas assez ancré dans la réalité, dans le concret. Les rapports de force existent dans une société, ils sont favorisés par les événements, les hommes, les intérêts, l’histoire, les influences extérieures, la culture, la religion, la démographie, etc. Les changements de régime qui s’opèrent par la force, entraînent forcement des déplacements, dans les lignes de tensions. Les nouveaux venus peuvent changer les règles, les adapter et la dynamique sociétale, s’en voir complètement chamboulée.

La société mauritanienne actuelle, est traversée par les mêmes problématiques qu’il y a trente ans. Les dossiers non-résolus, ont cette fâcheuse tendance à réapparaître de manière cyclique, tant que personne ne se décide enfin à les solutionner. Il faut admettre, que le pacte social tacite qui liait les communautés entre elles, dans le but d’en faire une nation mauritanienne indivisible, est lourdement compromis. Je ne pense pas qu’il soit rompu et je crois qu’aucun Mauritanien ne le souhaite. Le manque d’alternative politique crédible sur le terrain, empêche l’unanimité des revendications, et les discours politiques n’arrivent pas à fédérer au delà de leur petite paroisse.

Si la nouvelle génération, fait comme la précédente, on avancera d’un pas pour en reculer de dix. Sortir de son pays, pour aller étudier à l’étranger, y obtenir un diplôme et revenir chez soi, pour continuer ce qui ne marche pas et retrouver la même mentalité, c’est plus qu’un gaspillage, mais ce n’est pas encore un pêché, cela devrait pourtant. Tant de mauritaniens, talentueux, pleins de volonté, de désirs de découvrir le monde, ne peuvent pas. Vous qui avez eu cette chance, aurez-vous l’affront de ne pas participer à améliorer la vie de ceux que vous avez laissés derrière vous ?

Tout tient à cela ! Quand vous revenez chers compatriotes, vous êtes encore rempli de rêves, de confiance en vous, en votre capacité à faire des choses par vous mêmes. Une fois de retour, dans votre cocon familial, vous regardez la situation, vous vous dites, d’abord ma famille, d’abord mes proches. Tous vos camarades font pareil, la routine s’installe, vous vous mariez, vous avez des enfants. Les intérêts du pays paraissent lointains, votre rôle devient figuratif et le temps passe.

Nayra CIMPER

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