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Cet « étrange étranger» (Hommage à Medoune Lô)

Être l’ainé d’une fratrie nombreuse n’a pas été pour moi un statut facile à vivre. J’ai longtemps vécu cela avec le sentiment d’une absence. Jusqu’à cet hiver de l’année 1966 qui nous vit, Sidi Ould Cheikh et moi, débarquer en France, et pénétrer dans le pavillon de la Muette qui abritait le Studio-école de Maisons-Laffitte, dans les Yvelines.
Un homme nous y attendait. Un compatriote, d’environ vingt-cinq ans. Il nous dit s’appeler Medoune Lô. Je connaissais son visage. Il habitait, avec des amis, l’appartement voisin de celui qui abritait ma famille, au 3e Bloc, à Nouakchott. Pour l’adolescent que j’étais à l’époque, c’était un « grand », une personne plus âgée avec laquelle il convenait de maintenir une distance respectueuse.


Medoune me prit littéralement en main. Au fil des semaines et des mois, il devint pour moi, un protecteur, un conseiller bienveillant, un mentor, un éveilleur de vie. Celui qui me dévoilait le sens caché des choses. Celui qui me traînait de force chez le coiffeur ; qui plaidait ma cause auprès de la direction de l’école quand mon indiscipline ou mon impertinence avait exaspéré mes professeurs ; celui qui me rabrouait, pour une bêtise ou une autre, et devant lequel je baissais la tête. Et celui qui était fier des quelques rares succès que je parvenais, miraculeusement, à glaner (je ne l’apprendrais que des années plus tard, par des « promos » à lui).


Il flottait sur notre relation un parfum de mystère, une fragrance familière à mes narines, mais sur laquelle je ne parvenais pas à mettre un nom. C’est plusieurs années plus tard que j’assimilais ce parfum aux effluves doucereux de la case des circoncis, et mes rapports avec Medoune à ceux d’un « njulli » et de son « selbe ». Mais cela, je n’ai jamais osé le lui dire. Rétrospectivement, ces deux années au Studio-école, ainsi que les premières qui suivirent notre retour au pays m’apparaissent comme une sorte de parcours initiatique, ponctué de rites de passage, à l’issue duquel, sous son aile, j’étais imperceptiblement passé de l’adolescence à l’âge adulte. Bouna Kane et la Palestine ont fait germer en moi la graine de la conscience politique, Medoune a activement contribué à faire émerger l’homme de l’enfant que j’étais avant notre rencontre. Il comblait le vide du grand frère que je n’avais jamais eu, et il l’a comblé au-delà de ce que je pouvais rêver.
Je serais un ingrat si je ne parlais pas d’un troisième acteur qui joua un rôle important dans l’approfondissement de notre relation. Quelques mois à peine après mon arrivée en France, Medoune s’était acheté une merveille de petite sportive anglaise, une Triumph. Pas une Triumph de seconde main, non, une toute neuve, directement sortie d’usine. Il était le seul étudiant du Studio-école à arriver au cours en voiture.
Pour moi qui n’avais connu, jusque alors que les taxis brinquebalants de Nouakchott et les vieux camions T45 divaguant entre Kaédi et Bababé, cette petite voiture rutilante était le summum de la distinction. En fin d’après-midi, après les cours ou les week-ends, quand ses amis n’étaient pas libres, Medoune m’invitait à des sorties en Triumph ; brèves fulgurances sur l’autoroute ou sur les grands boulevards, ou promenades paresseuses sur les routes départementales d’Île-de-France ; conversations graves ou joyeuses, explosions de rires. La vie du petit bijou anglais se poursuivit encore quelques années en Mauritanie, et nous offrit quelques occasions de voyages mémorables entre Nouakchott et Rosso, émaillées de comparaisons alambiquées entre les charmes du wolof et du Pulaar.
Le passage du Studio-école à Radio Mauritanie se fit sans heurts pour Medoune, Sidi et moi. Nous avions eu la chance de tomber sur un directeur comme il n’en a plus existé, après lui, dans le paysage audiovisuel mauritanien : Mohameden Baba, dit Baba Fall, un esprit noble et ouvert, un concentré de compétences, une merveille d’homme.


Une décennie durant, à l’exception d’une période de formation d’ingénieur en France, Medoune fut le socle et le moteur de Radio Mauritanie. Chef de service, puis directeur technique, concepteur et pédagogue, il déploya autant de talent dans les domaines de la haute et de la basse fréquence que dans celui de la gestion des hommes. Il supporta de multiples avanies, nées d’ambitions légitimes ou injustifiées, mais il était de ceux que l’adversité endurcit.
Vers la fin des années 70, Medoune fut nommé à la direction du Centre technique de l’Union des radiodiffusions télévisions nationales d’Afrique (URTNA), à Bamako. Il y comprit rapidement que changer de pays ne vous met pas à l’abri des esprits envieux. Dès les premiers jours, il dut faire face à l’hostilité des techniciens locaux, dont certains avaient été ses promotionnaires. Mais cette chanson-là, il la connaissait par cœur.
Puis survinrent les « événements 1989, les pogroms sanglants, les rapatriements, les déportations, les exécutions extrajudiciaires, les licenciements racistes, les massacres de militaires. Les vents de la haine chauvine et de l’exclusion soufflèrent jusqu’à Bamako. Le gouvernement mauritanien exigea, en vain, son remplacement à la tête du centre technique.
De lui-même, Medoune rendit son passeport. L’explication qu’il me donna de sa décision était à la hauteur de sa grandeur d’âme. « Si ces événements m’avaient trouvé en Mauritanie, j’aurais été aussi injustement et cruellement dépouillé de mes biens et de ma nationalité que les dizaines de milliers de Mauritaniens qui l’ont été. Rendre mon passeport était un geste d’indignation et un acte de solidarité ».


À la fin de son mandat au Centre technique de l’URTNA, il s’installa, avec sa famille, au Sénégal. Ai-je dit que Medoune Lô était né au Sénégal ? Peut-être ai-je oublié. Ou que cela n’avait aucune importance. À Dakar, les chemins n’étaient pas parsemés de fleurs. Peu d’opportunités de travail, une concurrence féroce. Pas de porte ouverte, nulle main tendue. Il m’expliqua, quand je l’y retrouvais, en 1993 : « Hormis ma proche parentèle, je ne connais personne, ici. Pas d’ami d’enfance, pas de condisciple, aucun compagnon de jeunesse. Personne. Rien. En deux ans, je n’ai réussi à décrocher qu’une seule consultation…, en Gambie ».
Une porte de sortie s’ouvrira, au Mali. De riches commerçants maliens, cousins du commandant Ismaïl Sy, son père « adoptif », venaient de créer une société spécialisée dans la télécommunication. Ils avaient fait la connaissance de Medoune quand ce dernier dirigeait le Centre technique. Ils appréciaient le gestionnaire et l’homme, et lui proposèrent la direction de l’entreprise. Et sans le savoir, ils m’offrirent le bonheur inespéré de vivre à nouveau dans l’intimité de Medoune Lô, de réchauffer avec lui des souvenirs lointains, de rire avec lui aux éclats, et même de le plaisanter quand son visage revêtait le masque du patriarche ombrageux. Avec l’âge, notre relation avait naturellement évolué, elle s’est équilibrée, au meilleur sens du terme. Je n’étais plus le garçon inexpérimenté du Studio-école, mais je savais alors, et je sais aujourd’hui, à soixante-dix ans passés, que face à lui, il reste au fond de moi une part de cet adolescent.


Après ce second séjour au Mali, Medoune est revenu au Sénégal. Sa vie s’est achevée, il y quelques jours, à Dakar.
Son sort, somme toute, fut moins douloureux que celui de milliers d’autres qui connurent la mort ou qui en vécurent mille. Ce qui lui confère sa singularité, c’est la force symbolique que charrie le parcours de vie de Medoune Lô. Jamais il n’oublia qu’il était un rescapé miraculeux d’un drame abominable qui aurait pu lui être fatal, et qui le fut pour de nombreux autres. Jamais il ne se désolidarisa de ceux dont il savait qu’il aurait pu partager le sort. Et à aucun moment il ne céda à la tentation de l’humiliation rétribuée ou d’un quelconque vil commerce pour recouvrer ses droits légitimes.
Il était un de ces enfants du poème-étendard de Prévert, dans des circonstances et un contexte différents (mais, sont-ils si différents ?)
« Enfants du Sénégal
Dépatriés expatriés et naturalisés.

………..
Vous êtes de la ville
Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez
Même si vous en mourez. »
Connaissant les horreurs qu’ils ont traversées, on ne peut retenir une question : comment ont-ils fait pour que l’amertume et la colère ne les engloutissent pas ? Je me suis posé la même question à propos de Medoune : comment survit-on au tsunami émotionnel créé par la métamorphose d’une terre d’accueil en terre d’horreur ? Comment réagit-on quand le pays des merveilles de votre adolescence vous renie ; quand il est, soudain, pris de folie, quand il n’est plus qu’un champ de cendres ?
Quand je lui posais la question, il se dérobait d’une boutade, une pirouette ou une digression si flagrante que lui-même en souriait. Maintenant qu’il en est allé, je suis limité à mes seules réponses, qui sont partielles et ne concernent que lui. Si Medoune est si précieux pour moi et pour tous ceux qui le connurent intimement, c’est d’abord pour ces qualités d’humain : le sens de l’amitié, une empathie qui embrassait le monde ; une générosité sans emphase, et cette fraternité qui suintait si naturellement de tout son être. Je suis convaincu que si Medoune s’en est sorti sans amertume ni obsession de vengeance, c’est qu’il conservait intacte en lui cette inestimable richesse humaine, et qu’il avait, ancrée au plus profond de l’âme, la conviction qu’il ne pourrait rien lui arriver qui ne soit la volonté de son Créateur.
J’ajouterai, pour terminer, qu’il ne fut pas un homme partagé entre deux patries, mais un homme unissant en lui trois pays, sans être la propriété d’aucun. Le Sénégal est son pays de naissance, la Mauritanie fut sa patrie d’adoption, et le Mali a été la terre de son accomplissement. Pour ce qui me concerne, peu importe de quel pays il était, peu importe qu’il ne fût ni Mauritanien, ni Sénégalais, ni Malien, ou qu’il fût tout cela à la fois. Il restera toujours, dans mon souvenir, aussi beau et véridique que le désert du Mejabaat El Koubra, aussi majestueux et bienfaisant que le Djoliba, aussi fier et dur à la tâche que ceux de son Baol natal. Il n’était d’aucun pays, mais il était, à lui seul, plus grand que le Grand Sahel ; il n’appartint à aucun terroir, mais il habite, pour l’éternité, le cœur de tous ceux qui ont eu le bonheur de le rencontrer, qui l’ont connu et l’ont aimé.
Medoune Lô, cet « étrange étranger » qui est mon grand frère.

Abdoulaye Ciré BA
Nouakchott, 22 mai 2020

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